Voici la première partie d'un texte de Gaspard Angeleri, à propos de l'existence historique du Christ. Cette étude a été prononcée sous forme de conférence privée (en loges maçonniques) et publique (dans le cadre de la Libre Pensée) en différentes villes de France métropolitaine et d’Outre-Mer. Elle constitue une synthèse des écrits, sur ce sujet, des auteurs cités dans la bibliographie, plus particulièrement ceux de Prosper Alfaric, Guy Fau et Las Vergnas.
I - IntroductionEn matière d’Histoire, on retient :
- Des
Vérités, avec un grand V, que personne ne conteste, que personne ne contesterait sous peine de ridicule. C’est ainsi, par exemple, qu’il ne viendrait à l’idée de personne de mettre en doute l’existence de Charlemagne, la réalité de la guerre de cent ans ou la révocation de l’Edit de Nantes. On pourrait multiplier les exemples à l’infini.
A l’opposé des vérités, on trouve :
- Les
mensonges historiques. Ils ne deviennent mensonges, bien sûr, que lorsqu’ils sont démasqués. Un seul exemple : nous avons tous cru, pendant près d’un demi-siècle, que les 4.500 officiers polonais fusillés à Katyn l’avaient été par les nazis. C’était la vérité officielle. C’était même un dogme car si vous l’aviez contesté, vous eussiez provoqué indignation et même répression. Or, on sait aujourd’hui avec certitude que c’était un mensonge.
Il existe aussi :
- Les
incertitudes historiques. Elles sont légion. La guerre de Troie a-t-elle eu lieu ? Si oui, où ? Moïse a-t-il existé ?
- Les
énigmes historiques. Qui était le Masque de Fer ? On ne le sait toujours pas.
Enfin, il y a :
- Les
mythes et
légendes. On a cru longtemps et en toute bonne foi que Guillaume Tell avait réellement existé et réalisé l’exploit de la pomme. Il ne s’agit plus, en fait, que d’une légende d’origine scandinave. Pendant seize siècle, les disciples de Mithra ont cru que leur dieu avait réellement vécu sur terre. Plus personne n’y croit aujourd’hui; Mithra est un mythe.
Comment détermine-t-on qu’un événement, un fait, un personnage, est une réalité historique ? On exige des sources écrites (tout particulièrement lorsqu’il s’agit de faits anciens) qui soient à la fois sérieuses et multiples; on procède alors par comparaisons, par recoupements et on déclare vrai ce qui correspond à un faisceau d’indices, de données et, si possible, de preuves.
Ainsi, par exemple,
- le massacre des innocents que nous signale l’évangile dit de Matthieu ne se retrouve dans aucun autre texte, dans aucun autre document. Un événement de cette importance n’aurait pu échapper aux nombreux écrivains et historiens juifs ou païens contemporains de l’affaire. Or, aucun ne le cite. On peut douter sérieusement de la réalité de ce massacre. On peut même le nier.
- Par contre, le recensement de César Auguste qui est cité dans l’évangile dit de Luc est mentionné dans d’autres sources, juives et latines. On l’accepte comme un fait authentique.
II - La questionLa question que nous posons aujourd’hui est celle-ci : Jésus est-il un mythe ou une réalité historique ? A-t-il réellement vécu ? Je précise que cette question ne concerne que l’existence d’un Jésus homme, excluant toute interrogation relative à son éventuelle divinité. Nous connaissons le personnage par les évangiles et, disons-le tout de suite en attendant de le montrer, rien que par les évangiles.
Quel portrait nous en fait le livre sacré des chrétiens ? Il est né à Palestine, à Bethléem, d’une vierge fécondée par le Saint-Esprit qui « la couvrit de son ombre ». Jusqu’au début de son ministère, on ne sait pas grand chose de lui, si ce n’est qu’il vit à Nazareth, dans le nord du pays, où il exerce le métier de charpentier avec son père adoptif et qu’à l’âge de douze ans il fait une fugue pour aller discuter théologie avec les docteurs de la loi dans le temple de Jérusalem.
Son ministère commence à trente ans. Il réunit autour de lui douze disciples avec lesquels il parcourt les routes de Palestine. Il prêche, le plus souvent sous forme de paraboles, quelquefois d’invectives, n’hésitant pas à vouer au feu éternel ceux qui ne croient pas en lui. Il fait des miracles, multipliant pains et poissons, transformant l’eau en vin, marchant sur les eaux. Il guérit des malades et ressuscite des morts à trois reprises. Après trois années de ministère, il est condamné à mort par un tribunal religieux qui le livre à l’occupant romain, lequel l’exécute par crucifiement.
- Trois jours après sa mort il ressuscite, passe encore quarante jours sur terre avant de disparaître en s’élevant dans les airs, non sans avoir promis à ses disciples son retour imminent, imminence toujours d’actualité pour les chrétiens dits millénaristes.
Mais poser la question de l'existence d'un tel personnage, cela a-t-il un sens? Le fait n’est-il pas évident ?
Dix-neuf siècles d’histoire chrétienne sont là pour l’attester ! Pour un chrétien, le simple fait de poser la question est un blasphème, une insulte à sa foi et à l’histoire. A sa foi, surtout. Voici ce que m’écrit une jeune chrétienne : «
Les preuves historiques de son existence (qui sont essentielles pour un chrétien digne de ce nom) sont bien plus importantes que celles de n’importe quel fait de l’histoire ancienne. Aucun historien du monde libre ne risquerait sa réputation à affirmer que Jésus-Christ n’a jamais existé ».
Pour le non chrétien, même en extrayant tout ce qu’il y a de miraculeux dans la vie de Jésus, sa naissance, ses miracles, sa résurrection, même en constatant après ça qu’il ne reste pas grand chose, mettre en doute son existence lui paraît, a priori, tout à fait farfelu. Et pourtant le doute, ou plutôt la négation, est apparue très tôt.
III - Qui sont ceux qui ont nié ou douté ? Les premiers qui ont contesté l’existence physique de Jésus nous sont présentés par la bible elle-même :
- I Jean IV 2/3 : «
Reconnaissez à ceci l’Esprit de Dieu : tout esprit qui confesse Jésus-Christ venu en chair est de Dieu; et tout esprit qui ne confesse pas Jésus n’est pas de Dieu »
- II Jean 7 : «
Car plusieurs séducteurs sont entrés dans le monde, qui ne confessent point que Jésus-Christ est venu en chair ».
Des sectes, chrétiennes ou gravitant autour du christianisme débutant, se multiplièrent pour lesquelles le Christ n’était qu’un être divin, céleste, sans consistance charnelle vraie.
Citons-en quelques-unes :
-
Les GnostiquesBasilide, Valentin, Carpocrate, les trois grands noms de la Gnose du IIème siècle, rejettent toute existence d’un Christ humain. Le Christ gnostique est un être purement céleste.
Marcion est un gnostique chrétien se réclamant de Paul. Son Christ était descendu du Ciel ‘’tout fait’’ en l’an 29 de notre ère. Marcion possédait un évangile, que nous appelons ‘’Evangelion’’, perdu mais reconstitué en 1929 par le savant allemand Harnack. Il commençait ainsi : « En l’an 15 de Tibère, Jésus descendit du Ciel à Capharnaüm ».
Le Christ des Marcionites n’avait ni père ni mère et ne possédait qu’une apparence humaine. Marcion fut excommunié comme hérétique par l’Eglise de Rome en 144. Sa doctrine persista jusqu’au Xème siècle. (Elle vient de renaître en France sous l’égide d’un certain Mgr Daniel Lacoste; son siège est à Salon de Provence).
Citons encore :
Les
docètes, secte chrétienne du IIème siècle. Pour eux, la chair est impure. Le Christ n’a donc pu revêtir une nature corporelle et humaine. Son corps, comme sa passion et sa mort n’étaient que des apparences.
- Les
Monophysites, hérétiques du Vème au VIIème siècle, n’admettaient dans le Christ que sa nature divine.
Même doctrine chez :
- Les
Monarchiens, IIIème siècle, pour qui le Christ ne s’est pas incarné.
- Les
Mandéens, ou «
Chrétiens de St Jean » ne voient dans le Christ qu’une des sept divinités planétaires. (Les Mandéens n’ont jamais cessé d’exister depuis lors. Il en reste une dizaine de milliers aujourd’hui, répartis en Irak, au Liban et en Egypte).
Cette liste des doctrines qui n’ont cessé de nier l’homme-Jésus, ne retenant que le dieu-Jésus, n’est pas exhaustive.
Nous nous trouvons donc en assez grande compagnie, si ce n’est en bonne compagnie. Et, en passant en revue les diverses branches du christianisme ou du parachristianisme qui contestent le fait que Jésus ait vécu en chair et en os, la question que nous posons nous paraît déjà beaucoup moins bizarre.
Mais d’autres voix se mêlent au concert. Parmi elles, celles de deux papes :
LEON X, qui gouverna l’Eglise au début du XVIème siècle, confia à son secrétaire, le cardinal Bembo, qui nous le rapporte dans ses écrits : « On sait depuis des siècles combien cette fable du Christ a été profitable à nous et aux nôtres ».
PAUL III, qui prend le trône pontifical peu après Léon X, déclare à l’ambassadeur d’Espagne auprès du Saint Siège, Mendoza, « que le Christ n’était autre que le soleil adoré par la secte mithraïque, et que Jupiter Ammon, représenté dans le paganisme sous la forme du bélier ou de l’agneau ». Toujours selon Mendoza, Paul III expliquait les allégories de son incarnation et de sa résurrection par le parallèle du Christ et de Mithra. Il disait que l’adoration des mages n’était autre que la cérémonie dans laquelle les prêtres de Zoroastre offraient à leur dieu l’or, l’encens et la myrrhe, les trois présents affectés à l’astre de la lumière. Il osait dire, ce pape, que l’on ne disposait d’aucun document d’une authenticité irrévocable qui prouvât l’existence du Christ comme homme et que, pour lui, sa conviction était qu’il n’avait jamais existé, Mithra et Jésus étant un seul et même dieu.
La thèse d’un Jésus mythique est reprise en France au XVIIIème siècle par DUPUIS. Au XIXème siècle, les Allemands et les Anglais étudieront la question selon les premiers moyens de la critique littéraire moderne avec BAUER, de DREWS, l’école de TÜBINGEN, l’école de STRAUSS qui tous mettront en relief les difficultés à affirmer l’existence historique de Jésus.
Chez nous, Renan, suivi par Loisy, Turmel, Guignebert, ne furent pas des tenants de la thèse mythique, mais leurs travaux préparèrent le terrain à COUCHOUD, puis ALFARIC, MOUTIER-ROUSSET, STEPHANE, LAS VERGNAS, ORY, FAU et quelques autres. La thèse mythique est défendue en Russie, entre autre par LENZMAN et dans les pays appelés anglo-saxons avec, en particulier, G.A. WELLS dont le « Did Jesus exist ? » est paru assez récemment.
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(Publié avec l'aimable autorisation de l'auteur)
Suite du texte avec "
Les raisons de douter": analogies avec d'autres mythes plus anciens et analyse des témoignages de l'époque)
Adriatika
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9/05/2006