Voici la seconde partie d'un texte de Gaspard Angeleri, à propos de l'existence historique du Christ. L'auteur aborde les mythes très proches de l'histoire de Jésus et antérieurs à celle-ci, et s'intéresse ensuite aux témoignages des auteurs de l'époque.
IV - Les raisons de douterMais quelles sont les raisons que l’on peut invoquer pour mettre en doute l’existence du Jésus des évangiles, même après lui avoir retiré tout caractère surnaturel, c’est-à-dire en abordant le problème d’un point de vue rationaliste et purement historique ?
Avant de les énumérer et de les développer, écoutons Prosper Alfaric : «
En une telle matière, l’on ne peut prétendre à une certitude mathématique. Il y subsiste trop d’inconnues. L’on reste forcément dans le domaine des vraisemblances. L’idée d’un Jésus purement mythique heurte trop violemment la tradition reçue, elle contrarie trop d’habitudes, trop de sentiments, trop d’intérêts aussi pour rencontrer un accueil uniforme. Tous les esprits ne peuvent montrer à son égard la même réfringence ».
Il y a cependant des constatations qu’il convient de dégager.
1 - En premier lieu,
Les analogies mythiques.
Osiris est un dieu de l’Egypte ancienne. Son culte se répand dans tout le monde gréco-romain. Pour ses fidèles, aucun doute : Osiris a réellement vécu à l’aube de l’humanité dans la région du delta du Nil. Il est trahi, il subit la passion, meurt et ressuscite pour sauver les hommes. Il ressemble beaucoup à Jésus! Mais aujourd’hui, il n’est plus qu’un mythe. Pour tous.
Les disciples d’
Attis menaient - bien avant les chrétiens - grand deuil au cours d’une semaine sainte en commémoration de sa mort. Ensuite, dans ce que nous appellerions de joyeuses Pâques, l’affliction laissait la place à la liesse pour fêter son retour à la vie. La vie, les exploits, la mort et la résurrection d’Attis ne faisaient pas plus de doute pour ses disciples que ceux de Jésus pour les chrétiens. Attis est rangé aujourd’hui au magasin des mythes et légendes.
Davantage encore qu’Osiris ou Attis, c’est :
Mithra qui est, par le profil, le plus proche précurseur de Jésus. La religion de Mithra naît en Perse et se répand en Inde, puis en Asie Mineure et enfin dans l’Empire Romain. Le Larousse qui est, vous l’avez peut-être remarqué, très favorable au christianisme, n’utilisant, à propos des affirmations bibliques - même des miracles - ni conditionnel ni guillemets, ni même la restriction ‘’selon la bible’’, reconnaît cependant que «
le culte de Mithra ... présentait certaines similitudes avec le christianisme, dont il fut parfois le rival ». Ce que le Larousse se garde bien de mettre en évidence, c’est que lorsque le christianisme est né, le mithraïsme avait déjà quatorze siècles derrière lui.
Les deux religions furent en concurrence jusqu’au quatrième siècle et, selon le mot de Renan, la mithraïsme a bien failli l’emporter et devenir la religion officielle. Georges Las Vergnas traite ce point avec humour : «
Entre Jésus et Mithra, écrit-il, la course fut décisive pendant trois cents ans. Puis Jésus doubla son rival et arriva seul au poteau. L’autre avait dérapé dans le tournant de l’Histoire ». Pour ses disciples, qui possédaient le récit très circonstancié de sa vie et de ses oeuvres, le dieu Mithra naquit en chair et en os, eut une enfance laborieuse, lutta contre le Mal, recruta des disciples avec qui il prit son dernier repas avant de mourir pour le salut de l’humanité. Il fut ensuite élevé triomphalement «
à la droite du Père brillant », selon l’expression de Firmicus Maternus, d’où il reparaîtra sur son char céleste, dominant les nuées pour assurer le triomphe définitif du Bien. Mais plus personne ne l’attend, lui !
Le 25 décembre, ce n’est pas l’anniversaire de la naissance de Jésus que vous fêtez, mais celle de Mithra, la date de naissance de Jésus ayant été greffée sur celle du dieu persan bien tardivement, au IVème siècle. Les ressemblances entre le mithraïsme et le christianisme sont telles que les disciples de Mithra accusaient les chrétiens de plagiat, se prévalant de leur antériorité. Les pères de l’Eglise répondaient que Satan avait inspiré à l’avance cette parodie de la vraie religion.
(A mon avis, l’une des causes importantes de l’échec du mithraïsme face au christianisme fut l’exclusion des femmes chez les premiers. Grave erreur pour une religion ! )
L’existence du dieu Mithra comme être charnel n’a fait aucun doute pour des millions de mithraïstes pendant seize siècles. Il n’est plus qu’un mythe aujourd’hui.
On pourrait prolonger ces comparaisons avec d’autres dieux-sauveurs des cultes dits «
à mystères »,
Adonis, Marduk, Serapis, Tammouz, Dyonisos. La passion de Tammouz, dieu babylonien, ressemble à celle de Jésus jusque dans le détail.
Voilà donc une raison de douter. Mais, me direz-vous, ces analogies ne constituent en aucune manière des preuves. Comparaison n’est pas raison !
C’est vrai ! Et ce n’est pas moi, qui reproche aux croyants leur peu d’exigence en matière de preuves, qui me contenterai de similitudes pour tirer des conclusions . Disons simplement que ces comparaisons sont troublantes et, si elles n’autorisent pas à nier, elles incitent à douter. « Je me demande pourquoi, dit Las Vergnas, Jésus ferait exception à la règle des dieux-sauveurs ».
2 - Le silence des contemporainsUne autre raison, et non des moindres, est le silence des auteurs de l’époque où Jésus est censé avoir vécu.
Nous avons dit qu’un événement, un personnage, sont considérés comme réalités historiques lorsqu’on dispose à leur égard de sources sérieuses et multiples. Nous verrons tout à l’heure si les évangiles peuvent être considérés comme des documents historiques sérieux. Cherchons en attendant si nous disposons d’autres témoignages sur l’existence de l’homme Jésus, si nous possédons d’autres sources que les évangiles.
a/
Consultons d’abord les auteurs juifs. Trois d’entre eux, dont le plus grand de tous, furent contemporains du Jésus des évangiles : Philon d’Alexandrie, Just de Tibériade et, bien sûr, Flavius Josèphe.
Philon, philosophe et lettré, vit à Alexandrie mais il se tient très informé de tout ce qui touche le peuple juif. La vie de celui qui aurait été Jésus s’inscrit tout entière dans celle de Philon, né en - 13 et mort en + 54. Dans ce qui nous reste de ses œuvres, qui comportaient 57 titres,
pas un mot sur Jésus. (Par contre, ce qu’il nous dit du Logos nous éclaire sur l’une des origines du mythe de Jésus, mais ceci est une affaire qui ne peut être développée ici).
Just de Tibériade, historien juif, a vécu au premier siècle de notre ère en Palestine. Son ‘’
Histoire des Juifs’’, aujourd’hui perdue, n’a pas non plus parlé de Jésus. Nous le savons par Photius, patriarche de Constantinople au IXème siècle, qui possédait encore l’œuvre de Just. Photius s’étonne de ce silence : «
Il ne fait pas la moindre mention de la naissance du Christ ni des événements qui le concernent ni des miracles qu’il a accomplis »
Enfin,
Flavius Josèphe. C’est le grand historien juif auquel nous devons tant de renseignements sur les événements de Palestine à son époque. Josèphe naît en + 37 ou + 38 et meurt entre 94 et 100. Son oeuvre abonde de détails et il évoque en particulier maints personnages secondaires, agitateurs locaux, prétendus Messies. Seul Jésus lui est totalement inconnu. C’est quand même inquiétant !
Lorsque la critique des textes ne prétendait pas aux exigences qu’elle requiert aujourd’hui, c’est-à-dire il y a quelques décennies encore, les exégètes et historiens chrétiens avançaient Flavius Josèphe comme témoin capital de l’existence de Jésus. En effet, on lit dans les ‘’
Antiquités Judaïques’’, l’une des deux grandes œuvres de l’auteur, «
Vers cette époque paraît Jésus, homme sage si toutefois il faut l’appeler homme, car il accomplissait des choses merveilleuses : il enseignait les hommes qui reçoivent la vérité avec plaisir, et entraîna à sa suite beaucoup de Juifs et beaucoup d’autres venus de l’Hellénisme. Celui-là était le Christ. Lorsque sur la dénonciation des principaux membres de notre nation, Pilate l’eût condamné à la croix, ceux qui l’avaient aimé lui demeurèrent fidèles. Il leur apparut le troisième jour, de nouveau vivant comme l’avaient annoncé les divins prophètes qui avaient aussi prédit à son sujet mille autres merveilles. La race des chrétiens, qui tire de lui son nom, existe encore aujourd’hui ».
Si ce texte était authentique, son importance serait capitale et nous ne serions pas ici, en ce moment, pour parler de Jésus. Mais aujourd’hui tout le monde - je dis bien : tout le monde - la critique indépendante bien sûr, mais aussi la critique catholique, a fortiori la protestante libérale, nie l’authenticité de ce texte.
C'est un faux grossier. Flavius Josèphe est né juif, il a vécu juif, il est mort juif. Toute son œuvre en témoigne. Jamais un juif n’aurait écrit en parlant de Jésus: «
Celui-là était le Christ » (le Messie) et n’aurait affirmé sa résurrection.
Les écrits de Flavius Josèphe nous ont été conservés par l’Eglise, laquelle ne s’est pas gênée pour toucher aux textes dont elle était gardienne et les retoucher, jusqu’au quatrième siècle. Etonnée ou scandalisée de ne point voir figurer le nom de son héros dans une œuvre aussi prodigieuse que celle de son contemporain Josèphe, elle se fit un devoir d’y apporter le complément nécessaire, sans même se soucier d’éviter la maladresse. Ou plutôt, les maladresses car, à celle qui ferait de F.J. un chrétien si ce texte était de lui, s’en ajoute une autre : l’additif s’intercale entre les récits de deux calamités. En retranchant le passage interpolé, l’énumération des calamités reprend son cours normal !
Le silence de Josèphe sur Jésus donne sérieusement à réfléchir. Notons entre parenthèses que Josèphe ne parle pas non plus des communautés chrétiennes qui sont censées avoir existé en Palestine de son vivant, ce qui pose le problème de la datation de leur origine, mais ceci est un autre thème que nous ne pouvons aborder aujourd’hui.
Aucun autre auteur juif contemporain de celui qui aurait été Jésus ne l’a cité dans ses écrits.
b/
Voyons du côté des auteurs païensAu risque de vous lasser pendant quelques instants, je vais devoir énumérer une liste de noms d’auteurs gentils, ayant tous vécu au premier siècle de notre ère et qui sont de
grands muets sur le personnage qui nous intéresse :
Juvenal (55/140),
Perse (34/62),
Martial (40/63),
Pline l'Ancien (23/79),
Seneque (-2/66),
Valere Maxime (14/37),
Petrone (mort en 65),
Lucain (39/65),
Stace (40/96),
Silius Italicus (25/100),
Dion Chrysostome (40/117),
Quintillien (65/95),
Valerius Flaccus (70/100). On peut ajouter à cette liste trois autres noms plus tardifs :
Apulée, qui écrivit vers 170,
Pausanias, vers 185,
Dion Cassius, vers 200. Donnons enfin à
Plutarque, écrivain grec né vers 47, mort entre 120 et 125, une place privilégiée car il nous a légué une œuvre abondante. Il vécut à Athènes, à Alexandrie et à Rome. Il était curieux de tout. Il ne souffle mot sur Jésus.
...
(Publié avec l'aimable autorisation de l'auteur)
Suite du texte avec une "
analyse des témoignages chrétiens postérieurs à la vie du Christ".
Adriatika
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10/05/2006