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Jésus, Mythe ou réalité historique ? (3/4)

Sciences Voici la troisième partie du texte de Gaspard Angeleri, à propos de l'existence historique de Jésus Christ. L'auteur s'attaque à présent aux témoignages postérieurs à la mort du messie.


V - Les soi-disant témoins

Les chrétiens, du moins ceux qui croient en l’historicité de Jésus - puisque nous avons vu que subsistent ou renaissent des sectes chrétiennes qui ne croient qu’en un Christ céleste - autrement dit les partisans du Jésus-homme - ont-ils des arguments à présenter ? Citent-ils des témoins, des sources autres que les évangiles ?

Ils le prétendent et, pour défendre la vie humaine et terrestre de Jésus, ils citent quelques auteurs. Enumérons-les d’abord et voyons ensuite ce que valent leurs témoignages.

Les historicistes mettent généralement en avant Julien l'Apostat, Thallus le Samaritain, Celse, Lucien de Samosate, Tacite, Suetone, Pline le Jeune, Ponce Pilate.

Tous ces personnages auraient parlé de Jésus. Voyons ce qu’il en est.

Julien l'Apostat (331 à 363), empereur romain. Nous sommes au quatrième siècle. L’existence de ‘’Jésus’’ est largement admise. Le christianisme a déjà été religion d’Etat. Il était normal que Julien, chrétien avant de se convertir au mithraïsme ait cru en l’existence de ‘’Jésus’’ tout comme, devenu mithraïste, il a cru en l’existence de Mithra, homme et dieu. Si les écrits du quatrième siècle ont valeur de témoignage, alors on peut citer tous les pères de l’Eglise. Ce sont des contemporains de ‘’Jésus’’ qu’il faut citer, pas des gens qui ont vécu trois siècles après !

Thallus le Samaritain . On ne sait pas exactement quand cet obscur personnage a vécu. L’Eglise a voulu en faire un affranchi de Tibère en relation avec son intention de montrer que le récit de la passion était connu à Rome dès + 50. Thallus a écrit probablement après 150 puisqu’il parle d’un fait qui ne se trouve que dans nos évangiles, postérieurs à cette date, et avant 221 puisqu’il est cité par Julius Africanus à cette époque. Il n’est pas un contemporain de ‘’Jésus’’ ni des événements dont il parle. Il fait allusion à la tradition synoptique concernant les ténèbres qui auraient régné sur la crucifixion, de midi à trois heures, expliquant l’événement à sa manière dans le troisième livre des ses Histoires (qui ne sont pas parvenues jusqu’à nous).

Julius Africanus, qui croit au miracle, écrit à ce sujet : « Ces ténèbres, Thallus les appelle une éclipse de soleil, mais sans raison à mon avis ». Lorsque Tertullien (Apol. 21) écrit que « ceux qui ignoraient que ce phénomène avait été produit pour la mort du Christ le prirent pour une éclipse », ajoutant que le phénomène est rapporté dans les archives romaines (ce qui reste à vérifier), il ne cite pas Thallus. Même si l’on voulait attacher de l’importance à ce ‘’témoignage’’, il ne porterait au mieux que sur l’explication d’un miracle, ce que nous ne pouvons prendre en considération dans une étude historique. Thallus n’est pas un témoin. Il faut vraiment manquer de témoins probants, tels qu’auraient pu l’être Pline l’Ancien, Flavius Josèphe, Juste de Tibériade, Philon, pour ce retrancher derrière ce ‘’Thallus’’.

Celse. Ecrivain latin des 2ème et 3ème siècles. Ses œuvres ne nous sont connues que par la réfutation qu’en a faite Origène (Contra Celsium). Il n’est pas un contemporain de ‘’Jésus’’. Il en parle néanmoins dans son ‘’discours véritable’’ vers 180, soit un siècle et demi après la mort présumée de notre homme. C’est un peu tard pour avoir valeur de témoignage.

Quel est le poids de son propos ? Ce qu’il dit de ‘’Jésus’’ offrirait peu d’intérêt (il en fait une sorte de charlatan dont les prétendus miracles ne sont que « des tours d’adresse qu’accomplissent couramment les magiciens ambulants, sans qu’on pense pour cela à les regarder comme fils de Dieu » et qui ne parvient même pas à inspirer à ses disciples « ce dévouement qu’un chef de brigands obtient de sa bande » (‘’Contre les chrétiens’’, traduction de Louis Rougier, éditions Pauvert, 1965, I 12 et I 16)), s’il n’en concluait qu’il s’agit de mythes ! « La vérité est que tous ces prétendus faits ne sont que des mythes, que vous-mêmes et vos maîtres avez fabriqués, sans parvenir seulement à donner à vos mensonges une teinte de vraisemblance, bien qu’il soit de notoriété que plusieurs parmi vous, semblables à des gens pris de vin qui portent la main sur eux-mêmes, ont remanié à leur guise, trois et quatre fois et plus encore, le texte primitif de l’évangile, afin de réfuter ce qu’on vous objecte » (Id. I 20).

Si c’est un témoignage, il appuierait plutôt la thèse mythique, le mot s’y trouve en toutes lettres ! Cela explique que l’Eglise et les chrétiens font généralement peu usage de cette citation.

Lucien de Samosate (125 à 192), philosophe gréco-syrien. Avec cet auteur, on commence à remonter vers les événements qui nous intéressent, mais il ne s’agit pas encore d’un contemporain. Lucien a entendu parler de ‘’Jésus’’ plus de 150 ans après sa prétendue mort. En 190, peu avant sa mort, Lucien a entendu parler d’un homme qui aurait été mis en croix en Palestine pour avoir introduit un nouveau rite : « Ils adorent leur sophiste crucifié » dit-il ; mais pour lui, il ne s’agit que d’un ‘’magicien’’ qui aurait introduit de ‘’nouveaux mystères’’. Si curieux de tous les cultes, qu’il raille avec son esprit pré-voltairien, Lucien, vers la fin du deuxième siècle, n’a pas entendu parler des évangiles. La mention de la crucifixion, à cette date, n’a plus aucune valeur historique. Elle arrive trop tard.

Tacite (54 à 119), historien latin. Avec Tacite (et Pline le Jeune), nous voici arrivés à la référence classique de la thèse historiciste. Tacite est généralement le premier ‘’témoin’’ cité par les historiens catholiques. Questeur, prêteur (en 88), consul suffert (en 97), proconsul d’Asie (vers 110-113), Racine disait de lui (mais bien à tort !) qu’il était ‘’le plus grand peintre de l’Antiquité’’. Nous avons de lui plusieurs œuvres dont « les Histoires » et « les Annales », en partie perdues. Que dit Tacite ?

Dans les Annales (XV 44) on lit : « ..des bruits infamants attribuaient l’incendie de Rome (en 64) aux ordres de Néron. Pour détourner ces bruits, il chercha des coupables et fit souffrir les tortures les plus raffinées à une classe d’hommes détestés pour leurs abominations et que le vulgaire appelait chrétiens. Ce nom leur vient de Christ qui, sous Tibère, fut livré au supplice par le procureur Ponce Pilate. Réprimée un instant, cette exécrable superstition débordait de nouveau, non seulement dans la Judée, où elle avait sa source, mais à Rome même, où tout ce que le monde renferme d’infamies et d’horreurs afflue et trouve des partisans (….) On fit de leur supplice un divertissement : les uns, couverts de peaux de bêtes, périssaient dévorés par les chiens ; d’autres mouraient sur des croix ou bien l’on enduisait leur corps de résine et, quand le jour cessait de luire, on les brûlait en guise de flambeaux. Néron prêtait ses jardins pour ce spectacle. Aussi, quoique ces hommes fussent coupables et eussent mérité les dernières rigueurs, les cœurs s’ouvraient à la compassion en pensant que ce n’était pas au bien public mais à la cruauté d’un seul qu’ils étaient immolés ».

Je vous propose une réponse en deux parties : a/ ce texte est-il authentique ? b/ s’il l’est, quelle est sa valeur ?

a/ Le texte de Tacite est-il authentique ?

Pour plusieurs historiens (Klausner, Volney, Hochart etc), ce texte serait un faux élaboré au XVème siècle par le fameux faussaire-érudit Le Pogge, secrétaire de plusieurs papes. Ce qui est sûr, c’est que le texte, comme tout le contexte, ne nous est connu que par un seul manuscrit découvert en 1429 et entré en 1444 dans la bibliothèque des Médicis. Le Pogge disait l’avoir reçu d’un moine anonyme venu à Rome en pèlerinage et aussitôt disparu.

Voici les raisons qui font dire à plusieurs que le texte est un faux :

  1. Il contient d’étranges invraisemblances, et les détails horrifiques qu’il donne sur les supplice infligés aux chrétiens paraissent avoir été ignorés durant les premiers siècles et tout le Moyen Âge ;

  2. Aucun apologiste ni père de l’Eglise ne cite ce texte ;

  3. L’attribution de l’incendie de Rome aux chrétiens et le supplice de ceux-ci sont inconnus des autres historiens, de Suétone (qui n’est cependant pas favorable à Néron et n’aurait pas manqué de signaler ce trait de cruauté), de Pline l’Ancien, de Martial, de Dion Cassius. Ils sont également ignorés de l’historien juif Flavius Josèphe ;

  4. Les adversaires des chrétiens accuseront plus tard ceux-ci de quelques incendies (le palais de Dioclétien à Nicomédie, le temple de Daphné sous Julien) : à cette occasion, pas un d’eux ne songera à rappeler l’incendie de Rome ;

  5. Les auteurs du IVème siècle, même Eusèbe (le grand faussaire), ne connaissent pas ce texte de Tacite. Augustin évoquera bien, lors du sac d’Alaric, les calamités antérieures qui avaient frappé la ville, mais il oubliera l’incendie sous Néron ;

  6. Le Pogge est bien connu pour avoir fabriqué d’autres faux ;

  7. Ce faux tombait bien au XVème siècle : les érudits commençaient à s’interroger sur les origines de la papauté. Nous sommes au lendemain du grand schisme d’Occident et le concile de Constance a singulièrement diminué les pouvoirs du pape : il devient important d’établir que celui-ci est le successeur de Pierre, mais aucun texte ne signale la venue de Pierre à Rome et on pouvait se demander comment celui-ci y aurait péri si longtemps avant le début des persécutions. Erudit, Le Pogge sait les crimes dont l’histoire a chargé la mémoire de Néron ; son invention est assez ingénieuse puisqu’elle a trompé tout le monde. Mais la découverte du manuscrit au moment précis où l’on en éprouvait le besoin suffirait à rendre suspect ce petit miracle ;

  8. Tacite, mentionnant pour la première fois les chrétiens, n’éprouve pas le besoin d’expliquer à ses lecteurs ce que sont ces sectaires, en quoi consista leur mouvement qui aurait été réprimé entre 14 et 37 sous Tibère, comment cette secte fut tolérée à Rome et pourquoi elle était exécrable ;
  9. Le récit de ces cruautés inimaginables est une exception dans toute la littérature. Aucun auteur ne cite des choses semblables ;

  10. La brièveté d’un texte aussi important étonne chez un Tacite qui nous a habitués à plus de détails. Par exemple, il consacre tout un paragraphe (Ann. XIII 25) à raconter les polissonneries de Néron dans les rues et les mauvais lieux de Rome ; il ne consacre pas moins de deux alinéas à détailler les accusations de perfidie portées contre les affranchis (XIII 26, 27) ; quand il rapporte une condamnation, il n’omet jamais d’en signaler les causes ou les prétextes. Il n’en paraît que plus étonnant de le voir glisser si légèrement sur les crimes qu’il prête aux chrétiens, sans prendre la peine de les spécifier, pas plus que les motifs de l’exécution de Christus ;

  11. Il est très surprenant que l’auteur des Annales se montre ici tant ému par les tortures invraisemblables infligées aux chrétiens, tortures dont la description semble avoir été copiée dans la Légende Dorée, et ne s’attendrisse jamais sur les victimes des atroces boucheries du Cirque. Là, ce n’est pas un auteur unique qui affirme ces abominations dans un seul passage d’une authenticité discutable, c’est une foule d’écrivains contemporains, ce sont vingt monuments presque intacts, ce sont des médailles commémoratives qui en attestent la certitude. On y sacrifiait par milliers, non seulement des ‘’coupables ayant mérité les dernières rigueurs’’, mais aussi des prisonniers de guerre auxquels on ne pouvait adresser d’autre reproche que celui d’avoir défendu héroïquement l’indépendance de leur pays. Ce spectacle, qu’il avait quotidiennement sous les yeux et dans lequel on faisait un ‘’divertissement’’ pour la populace, des ‘’tortures les plus raffinées’’ spécialement inventées contre des innocents, sans que ‘’les cœurs s’ouvrissent à la compassion’’, n’arrache jamais un cri d’horreur à l’impassible Romain ; il n’a pas un mot de pitié pour les 400 esclaves de tout sexe et de tout âge suppliciés à la suite de l’assassinat de leur maître, le préfet de Rome (en 61), bien qu’ils ne fussent même pas soupçonnés de complicité dans ce meurtre. Cette sensibilité si extraordinaire, dont on chercherait vainement un autre exemple chez lui, se révèle justement à l’égard de qui ? ‘’d’hommes détestés pour leurs abominations’’, tandis qu’il reste constamment d’une froideur révoltante devant le massacre des gens les plus inoffensifs, que même les proscriptions de Sylla rencontrent son approbation (Ann. III 27), qu’on le voit manifester une joie sauvage (Germ. 33) au spectacle de 60.000 Germains s’égorgeant entre eux dans une guerre civile. Tout cela soulève des doutes au sujet de l’authenticité du passage où il est parlé des chrétiens.

  12. Enfin, fait plus inquiétant si ce texte est authentique, Tacite se met en contradiction avec lui-même : si, après avoir lu les Annales, on ouvre les Histoires, au livre V, section 9, on lit : « Après la mort d’Hérode (nda: en -a), sans attendre les ordres de César, un certain Simon avait usurpé le nom de roi. Il fut puni par Quintilius Varus. Sous Tibère, la nation fut tranquille puis, ayant reçu de Caïus César (nda: Caligula) l’ordre de placer son image dans le temple en 40, elle aima mieux prendre les armes ; la mort de César (nda: en + 41) arrêta ce mouvement »


La section 10 de ce même livre nous apprend que « les juifs souffrirent néanmoins avec patience jusqu’au procurateur Gessius Florus sous lequel la guerre éclata » (soit en 66). Ainsi, selon le Tacite des Histoires, il n’y eut pas de troubles en Judée sous le règne de Tibère (14-37), il n’y eut pas de répression d’une ‘’abominable superstition’’, il n’y eut pas de Christ crucifié. L’occasion était pourtant belle de parler du Christ roi des juifs après avoir mentionné Simon qui s’était proclamé roi. De plus, Tacite rappelle la révolte de 40 et la guerre de 66-70 ; il n’avait aucune raison de taire les incidents de l’année 30 en Palestine (et, à cet égard, Tacite est plutôt une référence en faveur de la thèse mythiste) et ceux de l’année 64 à Rome s’il les avait connus, et il les aurait connus s’ils avaient eu lieu. Or les Histoires ont été écrites avant les Annales ; d’où vient la documentation ‘’complémentaire’’ des Annales ? Pourquoi Tacite ne déclare-t-il pas, dans ce second ouvrage, qu’il répare sur ce point une omission qu’il a faite dans le premier ? A-t-il voulu s’infliger un démenti sans le souligner ? Ou bien un correcteur n’a-t-il pas noté que Tacite avait ruiné d’avance ce qu’il allait lui faire dire ? Les faussaires ne comptaient pas avec tout et en particulier avec la critique moderne des textes.

Moi, personnellement, je penche pour l’inauthenticité du texte. Pas vous ?

b/ Mais supposons le texte authentique.

Quelle valeur aurait un tel témoignage ? Ce texte peut-il servir à prouver que ‘’Jésus’’ a vraiment existé ? A l’époque où Tacite écrivait ses Annales, c’est-à-dire vers 117, les chrétiens étaient déjà nombreux à Rome et la « vie de ‘’Jésus’’ » s’était déjà fixée pour eux, tout au moins dans l’évangile dit de Marc ou dans le proto-Marc. C’est d’eux, ou de quelqu’un qui les aura connus, que procèdent tous les renseignements fournis par Tacite au sujet de ‘’Christ’’. De là vient qu’il ne le désigne pas par son nom propre, mais par son surnom rituel. Ce qu’il dit de lui n’ajoute absolument rien à leurs croyances.

Tacite a rencontré des chrétiens à Rome ou ailleurs ? Il répète ce qu’ils disent sans vérifier tout comme il prétend, sans vérifier, que les juifs adorent dans le temple l’effigie d’un âne. Il en dit bien d’autres. Tacite fait allusion à la version chrétienne des faits. Il n’a pas eu personnellement connaissance de la crucifixion (il écrit 87 ans après), il ne se réfère à aucun document, il ne rapporte que ce qu’il a entendu dire. Toujours en supposant que ce passage ne soit pas une interpolation, l’historien romain se ferait ici l’écho de simples bruits qui avaient couru dans son entourage, ou de rumeurs populaires sans fondements, reflet affaibli des fables mises en circulation par les premiers chrétiens.

En tout cas, l’esprit critique n’existant guère à cette époque, et chez Tacite moins que chez tout autre, nous pouvons facilement croire que notre annaliste n’a pas même eu, un seul instant, la pensée de remonter à l’origine des bruits qui lui étaient rapportés ; la précision et l’impartialité que nous exigeons aujourd’hui de l’histoire lui eussent parus profondément ridicules. Sa véracité est fort suspecte et nous savons que toutes ses allégations sont sujettes à caution, même quand il paraît n’avoir aucun intérêt à altérer la vérité : ses haines mesquines contre les empereurs de la famille d’Auguste, sa crédulité puérile envers les légendes les plus extravagantes, nous invitent à nous en défier grandement.

Quand, par exemple, on peut faire quelques vérifications, on s’aperçoit qu’il en prend fort à son aise, même avec les textes officiels ; ainsi en est-il, par exemple, du discours de Claude, tel qu’il nous a été conservé en partie sur une tablette en bronze découverte à Lyon et le même discours tel que Tacite nous le rapporte en Ann. XI 24. Plus convaincante est la comparaison entre les récits de l’Exode et ce qu’ils deviennent sous sa plume dans Hist. V 2,3,4 et 5. On y trouve le peu de souci d’exactitude qui caractérisait l’écrivain latin ; nous avons la preuve frappante, dans ce passage de son livre, qu’il ne s’inquiétait guère de se bien renseigner et de vérifier la pureté des sources où il puisait ses information.

Voilà pour Tacite.

Suetone (69-122/128). Historien latin.
Suetone aborde une fois (et une seule ce qui est un peu inquiétant) le sujet qui nous intéresse. Dans sa ‘’Vie de Claude’’ (XXV 4), il écrit vers 120 : « Claude chassa de Rome les juifs qui, sous l’impulsion de Chrestus (impulsore Chresto) s’agitaient constamment ». Cette opération policière se situe vers 50. Il faut que les défenseurs de la tradition soient bien à court d’arguments pour s’appuyer sur ce texte.

Si on le lisait sans idée préconçue, sans le souvenir obsédant de l’évangile, on verrait simplement dans ce Chrestos (ou Chrestus) un agitateur romain du temps de Claude. Il y a une grande différence entre ‘’CHRISTOS’’ (oint, messie) et ‘’CHRESTOS’’ (le bon ou le meilleur). Suetone ne risquait pas de confondre comme on essayera astucieusement de le faire par la suite. Chrestos était un nom fort commun. Link l’a relevé plus de 80 fois dans les inscriptions latines. En 222, Ulpien, préfet du prétoire, a un adjoint nommé Chrestus. Des évêques ont porté ce nom.

Mais admettons quand même que ce soit bien un ‘’Christ’’ ; ce pourrait être alors un personnage s’offrant comme messie aux juifs et reconnu comme tel par un certain nombre d’entre eux puisque dans le contexte il s’agit d’eux. Mais allons plus loin et supposons contre toute évidence qu’il s’agit du ‘’Christ’’ qu’adorent les chrétiens. Il faut avouer alors que Suetone se sera étrangement mépris à son sujet. Il l’aura pris pour un agitateur qui travaillait à Rome du temps de Claude au milieu d’une clientèle de juifs. Que prouve alors la mention qu’il fait de lui ? Simplement que le nom de ‘’Christ’’ commençait à tenir en ce temps une place importante dans les milieux romains, non qu’il recouvre une personnalité historique.

Suetone non plus n’est pas un témoin.

Pline le Jeune (62-114). Ecrivain latin.

Nous avons de cet auteur une lettre qu’il aurait adressée vers 112-113 à l’empereur Trajan, alors qu’il gouvernait la Bithynie, pour lui demander des instructions à l’égard des chrétiens, et la réponse de Trajan.

Plusieurs historiens (Havet, Boissier etc.) considèrent cet échange de correspondance comme des faux fabriqués du temps de Tertullien par un chrétien plus zélé que scrupuleux. Je tiens à votre disposition l’énumération des raisons qui pourraient faire tenir ces lettres pour apocryphes. Mais passons et prenons-les pour vraies. Que dit la lettre de Pline ? Elle demande à Trajan quelle est la conduite à tenir face aux chrétiens « qui se réunissent à jour fixe, avant le lever du soleil, pour réciter entre eux alternativement un hymne à CHRISUS comme à un dieu (carmen Christo quasi deo) ».

Cette fois il s’agit bien de Christus et non de Chrestus, mais pas de ‘’Jésus’’. La lettre de Pline, toujours en la supposant vraie, ne constitue pas un témoignage sûr à propos de ‘’Jésus’’. Elle établie tout simplement que Pline a connu des chrétiens en Bithynie vers 112-113, qui adoraient un Christ comme dieu, ce qui ne nous renseigne ni sur la nature ou l’identité de ce Christ, ni sur les chrétiens qui le vénéraient et que son témoignage n’est pas indépendant de la tradition chrétienne puisqu’il se fonde sur des interrogatoires de chrétiens, plus de 80 ans après la mort présumée de leur héros qu’il n’a pas connu. Pline est un fonctionnaire timoré mais consciencieux : si ses interrogatoires lui avaient appris que les chrétiens adoraient un condamné de Pilate, il n’aurait pas manqué de le signaler dans son rapport, en indiquant son nom : ‘’Jésus’’. Mais il n’a rien appris de tel. Vous noterez aussi le silence que Pline le Jeune garde dans tout le reste de ses ouvrages sur un sujet qui,
dans cette épître, paraît tant le préoccuper. C’est pour le moins étrange.

(Ceux des partisans de la thèse mythiste qui acceptent l’authenticité de la lettre de Pline y voient plutôt une confirmation de leur thèse : cette lettre reflète l’état des communautés du début du deuxième siècle, pour lesquelles le ‘’Christ’’ n’est qu’un être céleste, non incarné, pas encore humanisé. Les chrétiens de Bithynie ignoraient encore que leur dieu eût vécu sur terre et fût mort en croix)

Pilate (1er siècle). Procurateur romain.

Le témoignage de Pilate aurait dû être de première valeur si ‘’Jésus’’ avait été jugé, dans les circonstances que décrivent les évangiles, par un procurateur. Ce fonctionnaire aurait, régulièrement, adressé à son chef un rapport officiel qui aurait été déposé parmi les archives impériales. Vers le milieu du deuxième siècle, Justin affirme dans sa première ‘’Apologie’’ l’existence d’un tel procès verbal (I 35,9 – XLVIII). Mais il ne l’a certainement pas lu car il ne donne sur lui aucun détail précis. Il a seulement supposé qu’on devait le trouver parmi les papiers d’Etat et que son contenu ne pouvait (bien évidemment !) qu’être conforme à celui des évangiles.

Tertullien suit son exemple, en s’inspirant probablement de lui, dans ‘’l’Apologétique’’. Il va jusqu’à dire que Pilate, en écrivant son procès verbal, était « déjà chrétien dans son for intérieur » (Apol. 21, 24). Si jamais il avait eu entre les mains un témoignage officiel d’un converti de cette importance, il ne se serait pas contenté d’y faire vaguement allusion. Il n’aurait pas manqué de le citer et de lui faire une vaste publicité.

Un empereur donna la réplique à ces apologistes. Vers le début du quatrième siècle, Maximin Daïa fit éditer des ‘’Actes de Pilate’’ et il prescrivit aux maîtres d’école d’en donner connaissance à leurs élèves. L’historien Eusèbe (le fameux faussaire) qui les a lus un peu plus tard, les dits « pleins de blasphèmes contre le Christ ». Mais il constate que cette œuvre est certainement apocryphe et (en bon connaisseur !) il en donne une preuve que l’on peut regarder comme décisive : le crucifiement de Jésus, dit-il, y est daté de la septième année du règne de Tibère, c’est-à-dire en l’an 21. Or, c’est seulement en 26, d’après l’attestation très précise de Josèphe, que Pilate fut envoyé en Palestine.

Dans la suite, les chrétiens éditèrent à leur tour de nouveaux ‘’Actes’’, où le procurateur prenait, contre les juifs, la défense du Christ. Cet écrit tint une grande place dans la littérature du Moyen Âge. Il est arrivé jusqu’à nous dans ‘’l’évangile de Nicodème’’. Mais personne n’oserait aujourd’hui soutenir son authenticité ; tout le monde s’accorde à le regarder comme un roman, y compris, bien sûr, les plus éminents historiens catholiques.

Le Talmud

Certains évoquent le Talmud qui présente Jésus comme le fils d’une prostituée juive et d’un soldat romain. Mais ces citations sont tardives et trop inconsistantes pour pouvoir être utilisées comme documents historiques. Elles se bornent d’ailleurs à quelques phrases très vagues et très confuses.

On est bien obligé de conclure que le dossier des témoins est vide. En fait, seuls les évangiles nous présentent Jésus.

...

(Publié avec l'aimable autorisation de l'auteur)

Suite avec une "analyse des évangiles et la conclusion de l'étude".

Auteur Adriatika  Lectures 6188  Commentaires 0  Date de publication: 11/05/2006


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