
MISE AU POINT SUR “L’AFFAIRE BOGDANOFF”
PAR DANIEL STERNHEIMER, DIRECTEUR DE RECHERCHE AU CNRS
Fin octobre 2002 commence à se répandre sur Internet une rumeur surprenante, provoquée par un courrier électronique d’un physicien théoricien de Tours : deux articles de Grichka et Igor Bogdanoff, parus dans de grandes revues scientifiques (Annals of Physics et Classical and Quantum Gravity), seraient-ils une réponse au célèbre article-canular publié par le physicien Alain Sokal dans une revue de sociologie ? La dimension médiatique de cette question attire aussitôt l’attention d’un certain nombre de publications de par le monde, dont de grands quotidiens, aux Etats-Unis et ailleurs.
En réalité le problème – si problème il y a – apparait plus d’ordre sociologique que scientifique. A commencer par la rumeur, attisée notamment par le groupe de discussion Science Physics Research sur Internet, où la plupart des intervenants n’ont pas lu sérieusement les travaux en question. Un “modérateur” de ce groupe a même déclaré au Figaro, entre autres gracieusetés : «Il faut peut-être faire lire ces publications à des gens objectifs, hors de France ». Cette attitude est caractéristique d’une inadmissible manœuvre de dénigrement de la France, en provenance surtout des ´ Etats-Unis.
Voilà qui a certainement amplifié le phénomène. Il est rapidement devenu clair que l’hypothèse du canular inverse n’avait aucun fondement. Mais le dénigrement de la France auquel la rumeur a donné lieu est d’autant plus injuste que les deux revues de physique théorique mentionnées ci-dessus, très sélectives par ailleurs, sont éditées l’une
aux Etats-Unis et l’autre au Royaume-Uni. Les articles des Bogdanoff ont été acceptés après un processus normal d’évaluation par des rapporteurs (pour la seconde, après deux révisions).
Tout ceci est pour moi, leur directeur de thèse au moment des soutenances, “beaucoup de bruit pour pas grand’chose”. Le bruit concerne d’ailleurs plus les publications conjointes des Bogdanoff que leurs thèses, qui ont été “jointes à l’accusation” par la rumeur. Il convient donc d’examiner de fac¸on précise les faits. Et de s’en tenir aux faits.
DEUX THESES PASSEES DANS LES REGLES
En premier lieu, pour les thèses, toute la procédure a été conforme à la réglementation en vigueur,appliquée parfois avec sévérité. Grichka et Igor Bogdanoff, chercheurs non rétribués, ont été régulièrement inscrits en doctorat au Centre d’ Etudes Nucléaires de l’Université de Bordeaux I, en 1991/92 et 1992/93. Ils avaient pour cela les diplômes requis. Leur premier directeur de thèse, Gabriel Simonoff, physicien très respecté, deux fois président de Section au Comité National du CNRS, a été éIève de Joliot-Curie. En 1994, sur le conseil d’André Lichnerowicz, éminent physicien mathématicien, et avec l’accord des présidents des deux universités et des directeurs de thèse, leur inscription a été transférée à l’Université de Bourgogne en physique mathématique (composante du
département de mathématiques de l’UFR multidisciplinaire Sciences et Techniques). Cette inscription sera renouvelée les années suivantes. Leur nouveau directeur de thèse, Moshé Flato, arrivé en France en 1963 dans l’équipe de Louis de Broglie, a travaillé en symbiose avec Lichnerowicz pendant plus de trente ans. Il a été consulté par le Comité Nobel de physique de 1971 à son décès en novembre 1998 et a fondé en 1975 Letters in Mathematical Physics, qui est rapidement devenue l’une des plus sérieuses revues de physique mathématique. Il atteindra en 1988 le sommet de la carrière des professeurs d’université en mathématiques. En juin 1998 une première version des thèses a été soumise au professeur Flato, ainsi qu’à deux rapporteurs pour Grichka, un mathématicien et un physicien théoricien. Ces experts, réputés dans leur domaines, avaient discuté avec le candidat de son travail, depuis 1995 pour le premier et 1997 pour le
second. L’un et l’autre avaient trouvé un intérêt certain dans ces échanges. Tous ont considéré, après lecture, qu’il y avait matière à thèse, mais que Grichka devait réduire considérablement son texte, se concentrant sur son apport. Pour Igor, il lui a été demandé d’élaguer son manuscrit et d’étoffer son apport. J’avais suivi les développements jusque là et j’ai pris le relais comme directeur de thèse après le décès brutal de Flato dont j’étais un proche collaborateur depuis 1964, y compris en codirigeant certaines des 41 thèses dont il fut directeur rien qu’en France.
Au printemps 1999 Grichka a remis une version de sa thèse réduite à environ 200 pages. La réglementation sur les thèses prévoit que celles-ci doivent être examinées par (au moins) deux rapporteurs extérieurs. La soutenance ne peut avoir lieu que si les rapporteurs le recommandent sur les formulaires officiels de l’Université. La thèse de Grichka a été soumise par l’Université à trois rapporteurs (les deux précédents et un autre mathématicien) qui ont conclu sans équivoque, par écrit, que la thèse – originale, provocatrice et intéressante – méritait d’être soutenue et le diplôme de docteur attribué (spécialité “mathématiques”). Environ un mois plus tard, Igor a remis une nouvelle version de sa thèse, que l’université a soumise à deux rapporteurs : leur conclusion écrite était que la thèse apportait une contribution utile et intéressante, méritant d’être soutenue en vue d’attribuer à Igor le diplôme de doctorat.
Pour réunir les deux jurys, présidés par leur premier directeur de thèse, il s’est avéré nécessaire de prévoir la soutenance en région parisienne le 26 juin 1999. Le choix s’est porté sur les locaux de l’ Ecole Polytechnique, où exerçait alors l’un des rapporteurs d’Igor (également examinateur de Grichka). Selon l’usage en pareil cas, une convention a été signée à cet effet entre le Président de l’Université de Bourgogne et le Général, Directeur de l’ Ecole Polytechnique. Elle prévoyait entre autres ceci : «La responsabilité scientifique de ces deux soutenances de thèse est assumée par l’Université de Bourgogne ». Après une longue soutenance Grichka a été fait docteur de l’Université de Bourgogne,
spécialité mathématiques, sous condition de revoir son manuscrit. Igor a été ajourné (la mention honorable qui apparaissait dans le rapport de soutenance de GB, rarement attribuée, était le résultat de péripéties sans liens directs avec le contenu scientifique de la thèse; pour IB, les mentions concernant les doctorats ont été abolies par un arrêté du 25 avril 2002 ). La révision du texte de Grichka sera achevée en janvier 2000, sous le contrôle (confirmé par des rapports) de cinq scientifiques, chacun pour la partie dont il est spécialiste. Je tiens à préciser que ces experts ne sont intervenus, à la demande du jury, que pour la révision finale du manuscrit de thèse de Grichka et son évaluation. La partie mathématique a été précisée ; elle contient un résultat nouveau sur un aspect de la théorie dite des “groupes quantiques”. La motivation physique, notamment “deux conjectures probables sur la physique à l’échelle de Planck”, a été réduite et mieux formulée. Le diplôme a alors été délivré à Grichka.
De son côté Igor s’est réinscrit en doctorat les années suivantes, en physique théorique, sous la co-direction d’un professeur de physique d’une grande université américaine et de moi-même. Depuis 2000, comme la plupart des autres, l’ Ecole Doctorale de notre UFR de l’Université de Bourgogne exige des candidats à un doctorat (en préalable à la soutenance) d’avoir deux publications acceptées dans des revues à comité de lecture (auparavant ce n’était qu’une recommandation). En 2001 Igor (seul auteur) a eu deux publications acceptées, où il développait une partie de son travail antérieur. Puis Igor et Grichka, poursuivant leur recherche conjointe, ont eu deux publications acceptées dans les revues mentionnées plus haut. Les articles (en anglais) sont parus au printemps 2002 (un cinquième, dans une revue italienne, est paru depuis). Igor remettra alors son manuscrit de thèse, composé de ces quatre articles (cela est courant et ce sont ses articles qu’Igor reprend dans sa thèse) et d’une introduction en français où l’approche est présentée et où (à ma demande) sont précisés certains points, que j’estimais mal formulés dans les articles publiés. Deux rapporteurs, professeurs dans de grandes universités des ´ Etats Unis, ont, à
la demande de l’Université, confirmé par écrit que la thèse d’Igor pouvait être soutenue. La soutenance a eu lieu à Dijon le 8 juillet 2002 devant un jury réglementaire. Igor a été fait docteur de l’Université de Bourgogne (spécialité physique théorique). Le jury a estimé que les idées et développements scientifiques non conventionnels méritent un doctorat.
LE SYSTEME D'EVALUATION
Le système des rapporteurs est certes faillible mais en matière de recherche, rien ne peut remplacer un jugement par les pairs. Pour ce qui est des thèses, l’intervention de rapporteurs extérieurs est prévue par la réglementation ; les rapporteurs sont des scientifiques ayant eux-mêmes dirigé des recherches, désignés par les Universités autonomes. Dans le cas présent ces rapporteurs de haut niveau (et moi également) se seraient certainement dispensés des remous suscités par cette “affaire” – d’autant
plus que ce travail d’évaluation est un devoir envers la communauté, bénévole et prenant. Les avis favorables des rapporteurs ont été formulés sur la base des manuscrits des thèses des Bogdanoff. Chaque citoyen majeur est responsable de ses actes.
Pour ce qui est des revues scientifiques (en tout cas, pour celles auxquelles je collabore comme Editeur ou rapporteur) chaque contribution est examinée par au moins un rapporteur (en général deux ou plus, anonymes pour les auteurs) et la décision finale est prise par les Editeurs. Dans les grandes revues la majorité des manuscrits soumis n’est pas acceptée. Il est difficile de faire mieux. Dans certains domaines où la rapidité de publication est essentielle, il peut y avoir plus de failles que dans d’autres, notamment au niveau de la finition. C’est peut-être là où le bât blesse certains. Il peut y avoir un problème latent dans certains domaines très spéculatifs. Néanmoins en matière de recherche une publication, même imparfaite, est préférable à la censure. Incidemment, ce qui de mon point de vue constitue des excès dans ces domaines est plus rare en France que dans d’autres pays. Quoi qu’il en soit je me garderai bien de censurer même ces excès, tant “les voies du Seigneur sont impénétrables” pour ce qui touche à la recherche scientifique. La diversité est une bonne chose en science. Le “pape” de la physique théorique du milieu du siècle dernier, Wolfgang Pauli, avait d’ailleurs coutume de dire d’articles corrects mais sans ˆame qu’ils n’étaient “même pas faux”, tant il est vrai qu’une erreur inspirée peut être féconde.
Il est même admissible, en physique, de prendre des libertés avec la rigueur mathématique s’il s’agit de promouvoir une direction de recherche, non d’en interdire une.
UN CONTEXTE PEU COURANT
Afin de mieux saisir ce qui s’est réellement passé la chronologie a son importance. Voici, dans leur déroulement, plusieurs événements surprenants.
a) Peu après l’inscription des Bogdanoff en 1991, des interventions ont été effectuées auprès du directeur de thèse d’alors, puis des autorités de l’Université de Bordeaux I, incitant au non renouvellement de leurs inscriptions. A la suite de cette inadmissible censure a priori eut lieu, au printemps 1994, le transfert d’inscription mentionné plus haut. Le contexte extra scientifique a été évoqué dans la presse ; il ne devrait pas intervenir àce niveau.
b) Peu avant les soutenances de 1999, le général, directeur de l’ Ecole Polytechnique, a informé par courtoisie son directeur des études doctorales de la soutenance prochaine, dans les locaux de l’ Ecole, de thèses de l’Université de Bourgogne, hors du ressort du directeur des études doctorales. C’est après cela que les rapporteurs d’Igor, tout en continuant à reconnaître que le manuscrit contenait des parties intéressantes (cela se retrouve dans le rapport de soutenance) ont brusquement manifesté des « doutes » sur la maˆ?trise des sujets évoqués. On ne peut manquer de se demander s’il n’y a pas, dans cette succession d’événements, la marque d’une action inconnue.
c) Les articles ont été publiés, pour les deux principaux, au printemps 2002. La thèse de Grichka a été soutenue publiquement en 1999 et celle d’Igor le 8 juillet 2002. Le 5 octobre les Bogdanoff ont lancé une nouvelle émission sur FR2, le lundi à la fin du journal télévisé de 20h, où en deux minutes ils évoquent un sujet montrant que la recherche scientifique est importante. Le 22 octobre est apparue la rumeur sur Internet. La chronologie est troublante.
Sous-jacent à tout cela il y a aussi en France d’antiques querelles d’école en physique théorique, qui remontent au moins au milieu du vingtième siècle, ont connu divers avatars et s’ajoutent à des divergences d’ordre philosophique entre (pour schématiser) idéalistes et rationalistes. Les succès de l’ouvrage que les Bogdanoff ont publié en 1991 avec Jean Guitton, et de leur émission sur TF1 des années 80, n’ont pas arrangé les choses. C’est peut-être même un des facteurs occultes dans les événements mentionnés ci-dessus.
UNE APPROCHE NON STANDARD
Les options scientifiques et philosophiques des Bogdanoff ne sont pas les miennes : cela n’autorise ni à les censurer ni à ne pas sanctionner par un diplôme un travail effectué comportant un intérêt et une originalité reconnus par les rapporteurs extérieurs. Au delà des commentaires extrêmes suscités par les Bogdanoff, dont l’enthousiasme sympathique est parfois irritant, il reste qu’ils ont, en matière scientifique, un point de vue qui interpelle et mérite intérêt.
Pour ce qui est de la recherche, celle-ci concerne la question complexe et hautement spéculative de la Singularité Initiale de l’espace-temps au voisinage du “Big Bang” ainsi que les outils mathématiques utilisables pour la traiter. Selon leur approche, à l’échelle de Planck – avant le “Big Bang” – l’Univers était en équilibre thermique (“état KMS”). Alors le temps, complexe, oscille entre temps réel et temps imaginaire ; la métrique (distance d’espace-temps) fluctue entre la forme minkowskienne de la relativité
Restreinte (notre Univers) et la forme euclidienne (la Singularité Initiale). Dans ce cadre les idées conventionnelles sur le début de l’Univers sont considérablement modifiées, particulièrement la notion de la Singularité Initiale. L’approche des Bogdanoff, selon les rapporteurs, présente des idées nouvelles qui ont des implications plausibles en cosmologie et dans d’autres phénomènes gravitationnels. La partie mathématique de la thèse de Grichka (dont le résultat mentionné plus haut) est motivée par ces idées. Certes, leur style est non-standard dans les publications scientifiques. Mais ceux qui (comme les rapporteurs et d’autres qui ont passé du temps à discuter avec eux) veulent s’en donner la peine
peuvent découvrir un point de vue original et, le cas échéant, s’en inspirer. La recherche ne procède pas autrement.
PAR DANIEL STERNHEIMER,
DIRECTEUR DE RECHERCHE AU CNRS