3ème partie sur 4.
Les deuxièmes volets des trilogies sont les meilleurs car tout reste en suspens. Les frères Wachowski ont fait un film d’action divertissant, ils ont voulu introduire plus d’énigmes, plus d’idées et utiliser l’élément déclencheur qu’est le premier opus pour mener le spectateur vers une sphère supérieure de questions.
« Oracle : Les histoires de vampires, de loups-garous ou d’extraterrestres, c’est le système qui assimile un programme qui fait quelque chose qu’il n’était pas censé faire. »
L’histoire que raconte le premier n’est qu’un début. Elle vous laisse avec des milliers d’interprétations possibles (c’est d’ailleurs ce qui fait sa force). Elle ne vous défie pas en termes de problèmes fondamentaux sur : Qu’est-ce qu’un messie ? Un sauveur ? Qu’est la libération ? Le réveil ?
Les dessins animés Animatrix : La Seconde Renaissance (part. 1 et 2) vous raconte la chute de l’Homme. Au début, tout le monde est heureux, comme dans un Eden. La société civile fonctionne bien, il y a des machines. Puis deux choses se produisent, ils utilisent deux mots pour décrire le péché originel : vanité et corruption.
« L’homme est ainsi devenu l’architecte de sa propre disparition. » Les hommes ont attaqué les machines (et ont essayé de les couper de l’énergie solaire), les machines se sont vengées en emprisonnant les hommes. Ils disent : « les machines avaient l’esprit le plus pur de l’humanité ». Pour la plupart des traditions, l’esprit est aimant, bienveillant et naturel jusqu’à ce qu’on le combatte. Alors il devient démoniaque ou il devient une horrible machine.
Neo en passe par son propre réveil, sa libération, il va retourner aux sources en fusionnant avec l’esprit ou la lumière. Si vous regardez bien le premier épisode, il peut être lu comme une fable dualiste disant que la Matrice est mauvaise, et si vous en sortez c’est bien. C’est une notion fort simpliste si c’est compris comme cela. Dans le contexte des trois films, ce n’est pas une philosophie dualiste, sa conscience et la matière sont étroitement entremêlées.
A la fin du premier film, Neo a atteint ce qu’il était censé atteindre. Il est donc le maître. Il est l’adepte, il n’a nulle part ailleurs où aller en termes de gnose. Ce que montre le deuxième film, c’est que c’est peut-être vrai, mais la gnose n’est qu’un moyen. Ce n’est pas une fin en soi.
« Neo : j’aimerais savoir quoi faire, c’est tout, juste savoir. »
Dans le premier film, on a juste un petit aperçu du monde réel, terne, hideux, horrible. Le désert du réel. On passe la plupart du temps dans le royaume des images mentales. Dans le deuxième film, on voit enfin des corps. La scène de sexe entre Neo et Trinity semblait affirmer superbement le corps et la scène de rave semblait affirmer aussi l’incarnation matérielle. Cela semblait être ce que nous avions de plus que les machines.
Il y a toute une école de spiritualité à l’Est et à l’Ouest, appelée « Tantra » qui soutient que ni l’homme ni la femme ne peut parvenir à l’illumination ultime sans l’autre. Certaines écoles tantriques croient l’union sexuelle nécessaire pour obtenir l’énergie requise pour une vraie union qui permettra de transcender son propre ego et sa solitude. C’est une célébration du corps, du physique et de la sensualité. Il n’y a pas d’idées, il n’y a pas d’esprits.
Il y a un contraste très intéressant car la danse du peuple de Zion est un rituel, un événement communautaire. Ce n’est pas la première fois qu’ils font ça, les tambours sont là, ils sont tous prêts. C’est ce qu’ils font, c’est leur sacrement. L’un des éléments importants, c’est que c’est public, le corps de chacun est égal.
Mais ce que font Neo et Trinity est dangereux parce que c’est en privé. C’est l’élévation d’un certain corps au-dessus de tous les autres et donc, vous ne combattez plus pour la survie du groupe, vous combattez pour la personne que vous aimez, mais elle est censée être unique. Si le gnosticisme consiste à se libérer de ce type d’attachement, alors Neo échoue complètement sur ce point.
« Le Maitre des Clés : On doit agir ensemble, si l’un de vous échoue, nous échouons tous. »
Quand le Maître des Clés dit cela, cela ressemble aux Upanishad. On peut y voir des connotations d’Advaita Vedanta. Les Upanishad sont en fait des écritures réalisées 800 ans avant J.C. et sont des texte qui discutent de philosophie à un niveau profond. Ce sont les premiers grands textes philosophiques. L’atman enseigne le monisme, parfois on l’appelle Advaita Vedanta. Il exprime la croyance que toutes les choses sont réunies en une. Toutes les choses viennent d’une même source, le Brahman, qui est le fondement de tout être.
Le but de cette forme d’hindouisme est de vous identifier dans le tout.
« Oracle : Le programme choisit soit de se cacher ici, soit de retourner à la Source.
Neo : le programme principal des machines…
Oracle : Oui, c’est là où tu dois te rendre, là où s’achève le chemin de l’Elu.»
Matrix Reloaded est analogue au Nouveau Testament car le Nouveau Testament, c’est l’Ancien mais ‘reloaded’. Le Nouveau Testament, surtout dans les lettres de Paul, surtout vu dans un contexte interprétatif protestant, c’est le libre arbitre et la grâce. Le libre arbitre est le thème central du deuxième film.
« Oracle : Un bonbon ?
Neo : Vous savez déjà si je vais le prendre.
Oracle : Je ferais un piètre oracle dans le cas contraire.
Neo : Si vous savez ce que je vais faire, comment prendre ma décision ?
Oracle : Mais tu n’es pas là pour prendre une décision, tu l’as déjà fait. Tu es ici pour comprendre pourquoi tu l’as fait. »
Le deuxième opus semble s’éloigner des questions épistémologiques, sur le scepticisme et la connaissance, pour se concentrer sur le libre arbitre.
« Morpheus : Vous savez pourquoi on est ici.
Le Mérovingien : Je suis un trafiquant d’information, je sais tout ce que je peux savoir. La vraie question est : savez-vous vous-même pourquoi vous êtes ici ? »
Le libre arbitre est un grand problème philosophique, un grand problème qui est soulevé par deux choses : d’un coté, les choses doivent être telles qu’elles sont, mais en même temps, elles semblent impossibles.
On commencer par le déterminisme, une combinaison de deux nécessités : la première est que tout ce qui existe se produit, a une cause. La deuxième est que les causes rendent les événements inévitables. En combinant ces deux nécessités, on a un vrai problème de libre arbitre.
« Agent Smith : nous ne sommes pas ici parce que nous sommes libres, nous sommes ici parce que nous ne le sommes pas. »
Laplace, au début du XIXe siècle nous a donné l’image du déterminisme physique que nous utilisons toujours. Il dit que tout ce qui arrive dans la nature est le résultat des interactions des parties les plus petites, les atomes ou les particules subatomiques. Si on connaissait la position de chaque atome à un moment donné, nous pourrions prévoir l’instant suivant.
Un démon omniscient qui aurait la vision complète de l’univers à tout instant (comme l’architecte dans sa salle des écrans) pourrait alors prédire le futur à tout jamais. Parce que ce qui arrive à chaque instant est le résultat déterministe de l’interaction des petites parties. Les physiciens contemporains disent que c’est faux, c’est à dire que l’indéterminisme quantique règne. Mais même si cela est vrai, à un niveau macroscopique, les choses semblent très déterministes à bien des égards.
« Le Mérovingien : vous êtes ici parce qu’on vous a envoyé ici. On vous a dit de venir ici et vous avez obéi. »
On pense souvent qu’on peut savoir ce qui va se produire dans le futur en nous basant sur nos connaissances des lois de la nature. Je sais que si je lâche mes clés en l’air, elles vont forcément tomber. Hume disait : Comment savons-nous cela ?
« Le Mérovingien : Il n’y a qu’une seule constante, qu’une seule universalité, la seule vraie vérité : la causalité. »
Quand la gravité opère, c’est la causalité. Hume appelait ça le ciment de l’univers qui relie les choses. En général, les gens n’ont pas une vue philosophique de la causalité. Ils pensent juste que les choses arrivent et quand elles arrivent et qu’elles sont suivies d’un événement. A à causé B. Hume pensait qu’au sens strict du terme, tout ce que nous pouvons dire, c’est que jusqu’à maintenant, les objets lourds tombent vers le bas.
Le seul fondement que nous ayons pour penser qu’un objet va encore tomber vers le bas la prochaine fois est, selon lui, la croyance que le futur continuera d’être comme le passé. Il dit que, pour nous, c’est véritablement une question d’habitude. Hume est l’un des plus grands philosophes sceptiques qui ait jamais vécu. Il prend un plaisir socratique à montrer aux gens combien leurs efforts pour vendre le scepticisme sont vains.
« Le Merovingien : Action, réaction ; cause et effet.
Morpheus : Tout commence par un choix.
Le Merovingien : Non, faux ! Le choix n’est qu’une illusion créée entre ceux qui ont le pouvoir et ceux qui ne l’ont pas. »
Il y a toutes sortes de dilemmes fascinants présentés aux personnages dans le deuxième film. Particulièrement ces sortes de choix binaires proposés à Neo.
« Oracle : Tu peux sauver Zion si tu retournes à la Source. Le Maître des Clés t’y mènera.
…
Perséphone : Si vous voulez le Maître des Clés, suivez-moi.
…
Le Maître des Clés : Trouvez la porte, vous saurez laquelle.
…
Architecte : Il y a deux portes, celle de droite mène à la Source et au salut de Zion, l’autre mène à la Matrice, à elle et à l’extinction de votre espèce. »
A maintes reprises dans Matrix, neo n’est pas capable de transcender ces dichotomies. Il embrasse Perséphone, il ne cherche pas une troisième voie, il prend l’une ou l’autre des portes.
« Neo : Je ne peux pas, je ne veux pas.
Oracle : Il le faudra bien.
Neo : Pourquoi ?
Oracle : Parce que tu es l’élu. »
Souvent, quand ces dichotomies se présentent, on recherche quelqu’un pour nous montrer que la dichotomie est fausse. Quelqu’un pour trouver un moyen de briser les choix qui sont proposés. Mais dans le deuxième film, Neo se révèle être esclave de ses choix.
« Neo : La prophétie est un mensonge, l’élu ne met fin à rien, ce n’est qu’un autre système de contrôle.
Morpheus : Je n’y crois pas.»
Maints philosophes, Berkeley, Schopenhauer et Nietzsche, ont compris qu’il y avait un moyen de provoquer un événement qui nous est très familier, c’est la volition, le libre arbitre. Mais on ne fait pas de choix. On croit en faire mais c’est faux. C’est ce qui caractérise ce deuxième volet. La « volonté » de Schopenhauer, le désir insensé.
Dans ‘Le monde comme volonté et comme représentation’, il considère les expériences humaines comme très subjectives. La seule base sur laquelle on peut s’appuyer, c’est la volonté humaine, le choix humain.
« Neo : Le choix, le problème c’est le choix. »
Schopenhauer était un grand philosophe qui a donné une description détaillée du monde manifeste qui, dans un sens, est la Matrice. En dehors du monde manifeste, il y a un monde de réalité profonde. L’idée de Schopenhauer est que notre perception, notre conscience est le cerveau physique vu de l’intérieur et ce qui, de l’extérieur, ressemble à la cause de l’effet.
Si je bouscule un vase, il tombe. Cela semble être, extérieurement, la cause et l’effet. Le processus correspondant, ce sont de fortes impulsions qui vont dans un sens, puis dans l’autre, mais qui se combinent finalement en une seule et vaste volonté.
C’est l’une des différences entre la philosophie occidentale et orientale. La philosophie occidentale est un voyage de l’esprit. On s’assoit et on réfléchit à ces théories. Nous écrivons nos notions de Berkeley ou Schopenhauer, mais nous ne les intégrons pas dans nos vies.
« Le Mérovingien : le Pourquoi, c’est ce qui nous différencie d’eux, et vous de moi. C’est la source du pouvoir, sans lui vous êtes impuissants. »
Dans l’hindouisme, on considère ça comme un chemin spirituel que de ressentir cette révélation, de sentir qu’on est dans le Brahman. Chaque être humain porte, au centre même de son être, cette réalité spirituelle. Vous allez savoir intuitivement que d’une certaine façon, vous vivez dans un monde de rêve jusqu’à votre réveil. Schopenhauer a été l’un des premiers grands philosophes modernes à écrire sur ce sujet.
« Architecte : … De même, alors que ta première question peut être la plus pertinente, tu te rendras compte ou pas que c’est la plus déplacée.
Neo : Pourquoi suis-je ici ? »
Le discours de l’Architecte est l’un des passages essentiels sur le plan explicatif.
« Architecte : La Matrice est plus ancienne que tu ne le crois. Je compte de l’émergence d’une anomalie systémique à la suivante et auquel cas, ceci est la sixième version.»
On apprend que Neo n’est pas un individu unique, non reproductible et non fongible, en fait il est déterminé par les besoins du système informatique.
« Architecte : tu es l’éventualité d’une anomalie que, malgré tous mes efforts, je n’ai pu éliminer de ce qui est, sans cela, une harmonie d’une précision mathématique. »
A cet égard, le film reprend peut-être un peu les vues de Platon, en disant qu’il n’y a pas de moi unique, mais des types de moi, des types d’âmes. Tout comme nous avons appris qu’il y a des types d’âmes de philosophes qui sont plus à même de nous guider. Donc, Neo devient une itération particulière d’un type d’âme, l’Elu.
« Architecte : c’est ce qui t’a conduit inexorablement… ici. »
Dans cette scène, on voit plein de moniteurs qui, à certains moments, montrent Neo réagissant de différentes façons. L’architecte dit quelque chose et chacun des Neo dit quelque chose de différent. La caméra zoome sur des moniteurs individuels et le film continue comme si ce moniteur était désormais une histoire entière.
« Neo : Il n’y a solution, soit personne ne me l’a dit, soit personne ne la connaît. »
Ce que montrent ces moniteurs, ce sont des rendus virtuels parallèles de ce que pense et fait Neo. Mais il arrive un moment où Neo a exactement la même réaction sur tous les moniteurs, lorsque l’architecte lui donne le choix de passer par la porte de gauche ou de droite pour sauver Trinity ou sauver le monde. Chacun des moniteurs montre la même réaction. A ce moment-là, Neo n’est pas ambivalent, il n’a pas d’idées multiples sur quoi faire, c’est une seule action : Sauver Trinity, ce qui est l’expression de son amour.
« Architecte : L’espoir, c’est la quintessence des illusions humaines, simultanément votre plus grande force et votre plus grande faiblesse. »
A la fin de Matrix Reloaded, Neo est prêt à sacrifier Zion pour une seule personne. Il n’a donc pas compris ce que Neo est censé être ou le refuse. Il échoue complètement dans sa mission, il devait libérer tout le monde, il traite cette seule personne comme plus spéciale que les autres. L’amour est présenté comme la réalité ultime. C’est ce qui nous motive, nous mène, nous guide. Ce n’est pas une coïncidence si tant de traditions dans le monde non seulement parlent de l’amour en termes abstraits, mais le concrétisent en termes d’amour non humain, mais d’amour divin.
C’est le point de vue le plus élevé qu’on puisse avoir de la divinité. Dans la tradition tantrique, l’amour relie Nirvana et Samsara. La plus simple explication de cela est que l’amour peut tout conquérir. Quand l’Architecte parle de choses qui ne peuvent être comprises que par des esprits inférieurs :
« Architecte : La réponse m’avait échappée car elle requérait une intelligence inférieure ou une intelligence moins sujette à ces paramètres de perfection. »
Il veut dire un esprit différent. La rationalité ne peut pas résoudre les problèmes soulevés par le film, sinon les machines auraient gagné. Il y a autre chose qui semble essentiel de sauver, dans ce film, c’est l’intuition, la perception. C’est le genre d’expérience qui vient comme un flash.
Ce que dit l’Architecte, c’est que l’anomalie Neo sera révélée au début et à la fin. S’il est le premier et le dernier, s’il est le début et la fin, il annonce déjà Matrix Revolutions dans lequel il sera le programmeur qui reprogramme de l’intérieur et qui réinitialise tout le système en une immense réincarnation cosmique.