"Oracle : Tout ce qui a un début, a une fin"
En sortant de Revolutions, je me suis senti réconforté car c’était une très jolie fin. C’était une fin dans laquelle la notion du bon et du bienveillant est atteinte et disséminée à travers le monde. C’est un message d’espoir. Il y a l’idée de ne pas détruire l’ennemi extérieurement, de ne pas détruire Smith de l’extérieur, mais d’entrer dans Smith et de lui apporter la lumière, la lumière de la révélation pour voir, à travers les illusions, dans cette obscurité qui, dès lors, se désintègre.
La révélation de la vraie nature de la réalité est la solution en elle-même. Ce que Néo voit a quelque chose à voir avec le programme. Cela façonne le tissu même de l’univers. Ce que Néo apprend est réel : les rêves, la compréhension, la prophétie. Je ne dis pas que c’est la divinité, mais il apprend qu’elles sont réelles, ce qu’il n’avait pas compris dans les 2 premiers films.
"Oracle : S’il y a une réponse, il n’y a qu’un seul endroit où la trouver.
Néo : Où ?
Oracle : Tu sais où. Mais si tu ne trouves pas la réponse, je crains que nous ne connaissions pas de lendemain."
Dans le 3eme film, on a le sentiment qu’il devient de plus en plus lui-même. Il définit son identité jusqu’au point de se sacrifier complètement. Cela évoque bien sûr, d’une certaine façon, le Livre des révélations. Les thèmes apocalyptiques sont en parfaite cohérence.
"Au début, Dieu crée, et à la fin, le monde est détruit, mais il y a un nouveau commencement. Un nouveau paradis et une nouvelle terre, à la fin, sont réalisés dans Matrix"
"Oracle, regardant l’arc-en-ciel à la fin de Révolution : C’est toi qui a fait ça Sati ?"
Dans l’hindouisme, Sati est la première femme de Shiva. On lui manque de respect, Shiva est insulté par le père de Sati et elle décide donc de s’immoler. Shiva est rongé par la peine et porte son corps sur son épaule à travers tout l’univers. Vishnu, en signe de compassion, prend Sati, la coupe en un million de morceaux et son corps retombe sur la terre sacrée, sur l’Inde. Sur chaque point que touche son corps, un lieu de pèlerinage est né.
Nous avons ici, dans la Matrice, un personnage à travers lequel la Matrice est sacralisée. En fait on la voit comme un programme qui peut programmer la Matrice, créer un coucher de soleil et un arc-en-ciel. Ces choses sont typiquement associées à la divinité dans maintes religions.
Néo se réveille dans une gare qui a pour nom Mobil Ab. Mobil, anagramme de Limbo, les limbes. Les limbes étant l'endroit où les Justes attendaient la venue du Christ, on peut en déduire que les individus que rencontre Néo sont des programmes au rôle important.
"Neo : Vous croyez au karma ?
Rama-Kandra (père de Sati) : Karma n’est qu’un mot, comme Amour. Une manière de dire : ce que je dois accomplir."
Aparté : Rama, est le nom de la 7ème incarnation du Dieu Vishnu. Le 7, un chiffre biblique qui fait indirectement de Sati la 7ème Elu.
Néo pilote le Logos dans la cité des machines. Logos signifie Parole, donc il amène la bonne parole dans la cité des machines. Le fait que Rama dise de façon très délibérée que karma et amour ne sont que des mots, c’est symboliquement ce que Néo amène au monde des machines. Peut-être qu’il leur amène l’amour pour qu’elles puissent devenir humaines, quoi que cela puisse vouloir dire. Il leur amène également la notion de karma ou de devoir qui pourrait impliquer une compréhension de l’interconnexion et des relations entre les choses
Nous avons l’image de Trinity et de Néo s’élevant au-dessus de ce monde vers un monde de lumières qui peut être le paradis ou le plérome du gnosticisme. OU bien le Nirvana, le Moksha ou encore l’éternel et innomable Tao ou encore la forme platonicienne du bien. Ce n’est pas nommé car c’est indicible, c’est pourquoi toutes les traditions disent que c’est inévitable, car on ne peut pas le nommer, mais on peut le percevoir, le ressentir. Cette scène où ils sortent du monde de Zion, du monde des machines, c’est le signe qu’il y a un autre niveau.
Le meilleur moyen de voir le Taoïsme est dans Revolutions, plus particulièrement dans les boucles d’oreilles Yin-Yang que porte l’Oracle durant tout le film. L’Oracle elle-même semble voir l’Architecte comme son contraire. Elle déséquilibre les équations, il les équilibre. Elle est noire, il est blanc. Elle est intuition, il est rationalité et ordre. Elle crée le chaos, il crée la linéarité et ils semblent s’équilibrer l’un l’autre.
Mais il y a un autre Yin-Yang important dans Revolutions, c’est bien sûr Néo et Smith. L’Oracle explique à Néo que Smith est son contraire. J’adore la scène où Néo et Smith se battent sous la pluie, pour moi cela ressemble à un immense symbole du Yin et Yang. Bien sûr, la Matrice elle-même est réinitialisée et ce cycle même, un début et une fin, l’anomalie qui est révélée au début et à la fin, est au cœur du Taoïsme. Le Tao Te Ching dit : Cela naît et le Tao laisse faire. Cela meurt et le Tao laisse faire.
Il faut mourir pour ressusciter l’esprit, c’est un thème très commun, pas seulement de la tradition chrétienne, dans le bouddhisme on meurt pour quitter son égo afin de se réveiller en harmonie avec le tout. Trinity doit donc mourir parce que Néo va mourir lui aussi. Il devra aussi connaître la même mort dans la Matrice. Ce qui est intéressant dans cette scène, c’est que c’est un point d’intersection entre la philosophie Nietzschéenne du surhomme et l’idée de dissoudre l’égo personnel et d’atteindre l’immortalité, l’union avec le Brahman, l’union avec le monde.
Néo se permet de disparaître, mais une partie de lui est intégrée aux autres êtres, aux autres Smith et resplendit à travers leurs yeux. La création première de la Cabala juive, du mysticisme juif, explique qu’au commencement, Dieu crée une lumière, une lumière céleste, divine, ce n’est pas le soleil, qui est contenue dans des vaisseaux. Dans le Sheviret ou le chaos, la lumière ne peut être contenue et les morceaux se répandent partout. Et cette lumière est libérée dans l’univers en étincelles.
C’est le problème fondamental du mysticisme juif : ces étincelles doivent être reconstituées et être ramenées à la divinité. Quand cela arrive, la Matrice elle-même disparaît parce qu’elle n’est plus aliénée. Les machines étaient d’horribles monstres agressifs seulement quand les Hommes s’étaient aliénés de l’esprit. C’est ainsi que l’esprit apparaît quand on le rejette. Il apparaît par les attaques de Smith dans la Matrice, et les machines qui attaquent Zion. Quand l’esprit est regagné, ils reviennent tout deux à leurs expressions naturelles de vie et de paix et c’est comme ça que finit la trilogie.
Epilogue
La philosophie éternelle est un terme qu’Aldous Huxley a utilisé pour décrire une philosophie qui remonte aux premiers ouvrages connus de philosophie, 800 ans avant JC. Elle continue à revenir à différentes époques. Matrix serait une sorte de philosophie perpétuelle de la S.F.
"Conseiller Hamann : Quand je pense à ceux qui sont reliés à la Matrice et que je regarde ces machines (de recyclage de Zion) je me dis que, d’une certaines manière, nous sommes reliés à elles."
Matrix est le film parfait pour construire un cours, car la philosophie moderne commence avec Descartes, qui pense que nous sommes des cerveaux dans des cuves.
"Smith : Des milliers de gens vivent leur petites vies, sans même y penser"
"Le Mérovingien : La nature de l’univers nous tient. C’est elle qui vous a de nouveau menés à moi. Là où certains voient une coïncidence, je vois une conséquence. Là où d’autres voient un hasard, je vois un prix."
Tout est information, c’est le niveau ultime de réalité. C’est la métaphysique dans Matrix. L’ensemble de la trilogie est incroyablement subtil et complexe, si vous regardez les trois films, c’est un travail artistique cohérent. C’est l’un des rares films qui essaie de faire cette déclaration péremptoire à propos des grandes dimensions de l’existence humaine abordées par les plus grandes traditions depuis 3000 ans. L’ensemble souligne tout ce concept général du corps et de l’esprit et ce qui doit arriver lorsqu’ils sont séparés. Séparés à cause de la vanité et de la corruption des humains et ils peuvent être réunis lorsque quelqu’un (soit l’individu, soit un sauveur qui aide les autres) se reconnecte avec l’esprit, ce qui réaligne toutes ces dimensions et qui rend l’être humain complet et intégré. C’est ça, l’histoire.
Je ne connais pas de film qui essaie d’avoir une vision aussi large, c’est pourquoi je pense qu’il faut applaudir cette formidable ambition. Le simple fait qu’ils aient voulu essayer de faire ça est pour moi stupéfiant. Cela suffit à le mettre dans une catégorie à part. Je crois que c’est pour ça que c’est si bon.