
Mathieu,
Je te remercie de ta réponse intéressante et je vais essayer de répondre à tes questions et objections.
Tout d’abord, quelques précisions sur la terminologie que je retiens :
Le darwinisme est bien la théorie de la sélection naturelle, mais pas une théorie de l’évolution. Darwin a été le premier à déplorer l’amalgame qui, dès 1861, a abouti à ce syncrétisme que l’on appel évolution darwinienne et dans lequel se fondent l’évolution spencérienne et la sélection darwinienne (cf. D. Becquemont, Darwin Darwinisme Evolutionnisme, eds Kimé).
La Science est l’étude des lois de la nature (au sens large de Phusis). Elle recherche à expliquer le comment des choses sans a priori ni jugement de valeur. Elle ne prête pas de volonté au choses qu’elle étudie et ne justifie pas ses assertions en se basant sur une éventuelle finalité. Se voulant universelle, elle procède par accumulation de données, observations ou résultats, qui sont reproductibles en tous lieux et époques. Comme tu peux le constater, je suis un pur produit de la physique-chimie, totalement élevé au jus de l’empirisme inductif. Tu comprends, je pense, pourquoi je ne peux pas considérer comme scientifiques les ouvrages des sociobiologistes et autres idéologues tel que P.H. Gouyon en France.
La Biologie est une science qui à la différence de l’histoire naturelle (théologie naturelle au XIXème) procède selon l’épistémè inductive, c’est à dire en allant des faits aux théories (les faits sont rois au royaume des théories). La biologie étudie le vivant, comme son nom l’indique, mais aussi les lois qui gouverne sa matière (les deux sont indissociables semble-t-il).
Un critère biologique est un critère scientifique (cad TESTABLE de façon REPRODUCTIBLE) concernant le vivantet sa matière.
L’espèce est, pour moi, un ensemble d’individus interféconds. Qu’ils possèdent des différences sur des caractères morphologiques, éthologiques, alimentaires ou toutes autres différences, les individus interféconds devraient être considérés comme appartenant à la même espèce, ou au moins à un même niveau taxinomique défini sur ce critère. Le fait d’ajouter des critères de détermination n’aboutit qu’à une taxinomie embrouillée. De plus, si l'on prend la plupart des définitions de l'espèce que tu évoques, alors les humains ne sont pas de la même espèce ! Scientifiquement ce débat est clos depuis deux siècles !
Un paradigme est un model théorique permettant d’émettre des hypothèses testables qui, si elles sont vérifiées, permettent de vérifier la valeur du paradigme, et, si elles ne le sont pas, permettent de modifier ou parfois de rejeter le paradigme. Un paradigme est en quelque sorte l’embryon d’une théorie. C’est en accumulant les hypothèses vérifiées, et les modifications permettant d’affiner le paradigme, que nous arrivons à la naissance d’une théorie. Dans l’épistémè inductive, lorsqu’une théorie se trouve incompatible avec les faits observés, on renonce à la théorie mais pas forcément au paradigme dont elle est issue. Par exemple, le transformisme de Lamarck est le paradigme qui a permis de faire entrer la biodiversité dans le champ de l’étude scientifique selon l’épistémè empirique inductive naissante de son époque.
Un Médecin-Scientifique est une UTOPIE ! Pour avoir formé plusieurs médecins à la recherche lorsque j’étais à l’INSERM (dont UN était doué et aurait pu faire une bonne carrière), pour avoir toujours (et cela dure depuis plus de vingt-cinq ans) à les supporter dans mon activité professionnelle, que ce soit en tant que stagiaires, employés, fournisseurs, comme clients ou partenaires, je puis t’assurer que la formation de base des médecins et des scientifiques sont trop éloignées pour qu’après huit à dix ans d’études un individu puisse se reprogrammer et modifier son mode de pensée au point de pouvoir passer de la médecine à la science. C’est pour cela que l’on recherche depuis plus de trente ans à réaliser une filière d’étude réellement adaptée à la recherche médicale, sans y parvenir pour des raisons de chapelles et de personnalités.
Quelques corrections qui me semblent importantes.
La sélection de groupe est un problème purement mathématique qui n’a rien à voir avec la parentèle si ce n’est que l’hypothèse de parentèle permet de rendre compte des comportements altruistes et donc de se passer d’une sélection de groupe IMPOSSIBLE MATHEMATIQUEMENT ! Excuse-moi d’insister Mathieu, mais si tu es naturaliste je comprends tes difficultés et je reconnais que dans ton texte tu te montres instruit puisque tu sembles savoir que la sélection de groupe est un modèle abandonné (depuis plus de quarante ans en réalité). En ce qui me concerne, physico-chimiste et mathématicien, j’ai d’autres difficultés, avec le naturalisme en particulier.
Par ailleurs, ne confonds pas le déséquilibre de liaison, qui peut exister même entre loci portés par des chromosomes différents, et qui est un phénomène d’ordre mathématique, avec l’association allélique qui correspond mieux à ce dont tu parle puisqu’elle a pour cause la proximité physique des marqueurs sur les chromosomes. les deux phénomènes précédents sont à distinguer bien sur de l’effet d’auto-stop (hitchhiking effect) qui lui est génétique et dont les composantes sont à la fois physiologique, biochimique et mathématique.
Quelques corrections d’ordre secondaire :
Le créationnisme n’est pas un modèle explicatif de l’évolution, mais tout comme la théorie de l’évolution, c’est un model explicatif de la biodiversité. Simplement, la valeur paradigmatique du model créationniste est nulle, puisque faisant de chaque espèce une création singulière aucune loi générale ne peut être formulée et aucune hypothèse ne peut être testée. La science est impuissante devant l'unicité de la singularité.
L’évolution est un paradigme et non un fait prouvé. Ce paradigme permet de faire entrer la biodiversité dans le champ des phénomènes scientifiquement accessibles. C’est par évolution que l’on explique l’apparition de différentes espèces, et l’on peut émettre des hypothèses testables pour vérifier la valeur de ce paradigme. De nos jours, la micro-évolution est une théorie scientifique avérée, la macro-évolution reste un paradigme et la méga-évolution semble totalement abandonnée pour l’instant (c’est dommage et non justifié à mon avis).
Sur l’histoire des sciences, je te livre en vrac un échantillonnage panaché.
Les travaux de Mendel ont été redécouverts par De Vries qui est par ailleurs l’auteur de la première théorie synthétique de l’évolution.
Les écoles qui s’affrontent, dès les années 1870, sont le mutationnisme et la biométrie.
Mendel n’a pas eu de « chance » dans le choix des caractères étudiés, il précise lui-même que la majorité des caractères héréditaires des poids ont des ségrégations complexes, il parle longuement des diverses formes d’hérédité et ses travaux l’amène à ne pas croire en une loi de dominance/récessivité. A LIRE (plutôt que d’écouter les soi-disant commentateurs d’une œuvre qu’ils n’ont pas lu) G. Mendel, Versuche über Pflanzen-Hybriden, Verhandlungen des naturforschenden Vereins in Brünn, tu en trouveras une traduction correcte dans C. Lenay, La découverte des lois de l’hérédité : une anthologie, eds Presses Pocket.
Mayr n’est pas l’auteur de la première définition biologique de l’espèce loin s’en faut, Ray en 1686 puis Buffon en 1753 on définit l’espèce sur le critère biologique de l’interfécondité.
La seconde théorie synthétique de l’évolution « réconciliation entre sélection naturelle et génétique mendelienne » est née dans les années trente. Le néo-darwinisme est né dans les années 1970, à partir des travaux d’Hamilton sur la sélection de parentèle reposant sur la finalité de la stérilité de l’abeille ouvrière. Ces travaux ont été repris par les sociobiologistes (dont Dawkins et, en France, Gouyon) pour étayer leurs thèses (non scientifiques).
Enfin deux trois éléments de réponse à te soumettre :
Pour ton point n°6 : Excuse moi du raccourci emprunté. Je pense que tu es encore jeune et enthousiaste, mais aussi que tu connais bien mal l’histoire des sciences et en particulier de la génétique. Par modification brutale et importante on entend toute modification apparue sans transition et entraînant une obligation de changement de mode de vie. En ce qui concerne les références de Mayr, il me semble (j'en suis presque sur) que tu trouveras tous ça dans E. Mayr, Populations Espèces et Evolution, eds Hermann. Qu’en au « paradoxe » dont tu parle, il s’agit du phénomène de réversion qui n’a rien d’un paradoxe mais d’un fait connu depuis l’antiquité, étudié sous son aspect "génétique" depuis Maupertuis (cf La Vénus Physique) reconnu comme le plus grand fait anti-darwinien depuis Darwin lui-même, étudié et disséqué par des milliers de chercheurs depuis plus d’un siècle et demi, MAIS INTERDIT DE PUBLICATION DEPUIS PRES DE QUARANTE ANS ! Tu trouveras des dizaines de références précises dans les ouvrages suivants : A. Pichot, Histoire de la notion de gène, eds Flammarion, J. Gayon, Darwin et l’après-darwin, eds Kimé, J.F. Moreel, Darwinisme envers d’une théorie, eds De Guibert, G.N. Amzallag, La raison malmenée, eds CNRS Editions. Bien d’autres ouvrages traite plus ou moins de ce problème, en particulier en épistémologie, mais ils sont généralement l’œuvre de lettrés peu compétents en sciences et mathématiques.
Pour ton point n°8 :
La science ne recherche aucune vérité. Plus exactement, la vérité n’est pas un concept utilisable en science. La science, ou plutôt la connaissance scientifique, est une sorte de chemin sur lequel l’humanité progresse et le long duquel les "vérités" se remplacent et se succèdent. La théorie « vraie » d’hier est fausse aujourd’hui, comme celle d’aujourd’hui sera fausse demain. Nos théories sont par définitions incomplètes et à perfectionner. Le jour où nous SAURONS, la Science mourra !
L’invalidité du darwinisme repose sur le fait que toute cette théorie est entièrement basée sur la finalité des choses, finalité qui ne peut qu’être arbitrairement définie. Si tu te poses sincèrement et honnêtement la question de la validité scientifique du Darwinisme, je te suggère de lire un ouvrage écrit par Karl Popper, l’épistémologue le plus darwinien qui soit, père de la méthode hypothético-déductive dans les années trente, et qui quarante années plus tard fait une sorte de mea-culpa dans « La quête inachevée ». Tu peux aussi lire les divers ouvrages que j’ai déjà cités.
A propos de celui de Denton, « Evolution Theory in crisis » dont la traduction française est sortie il y a vingt ans chez Flammarion. Il me semble qu’il est toujours dangereux de critiquer ce que l’on ne connaît pas et certains des arguments de Denton contre l’évolutionnisme ne sont pas plus mauvais que ceux de ses détracteurs. Je pense que tu devrais essayer de le lire, d’autant plus que si ma mémoire est bonne, il n’est pas onéreux.
Pour ta critique sur ma logique, remarques que le fait de ne pas maîtriser un sujet n’empêche pas un individu honnêtement cultivé de rédiger une bonne synthèse de vulgarisation sur ce sujet, surtout s’il travail suffisamment pour combler ses principales lacunes. Tu sembles mépriser Denton sans même l’avoir lu, est-ce raisonnable ? Pour ton information, Darwin, Galton, Cavalli-sforza, Langaney, Gouyon et bien d’autres, ne sont pas des biologistes et encore moins des généticiens (Darwin était théologien, Galton riche héritier industriel (troisième fortune du monde et cousin germain de C. Darwin), Cavalli-sforza ethnologue, Langaney anthropologue, Gouyon ingénieur agronome). Si seuls les scientifiques compétents devaient s’exprimer sur un sujet donné, alors la science serait vite une dictature et la connaissance une martyre.
De plus, la vulgarisation est presque impossible par un spécialiste. Je te parle d'expérience, j'ai essayé. Il est impossible d'écrire dans un langaghe dont on ne connait pas les limites, je suis incapable de distinguer les termes courants de ceux qui ne le sont pas ou qui demandent à être éclaircis. Il est donc préférable pour la vulgarisation d'être écrite par un "intellectuel honnête" puis corrigée par un ou plusieurs spécialistes.
Sur ce, je dois passer à table et j’entends quelqu’un qui fait du vent dans mes oreilles, donc excuses moi et à bientôt.